Une magnifique fresque historique parfaitement réussie quoiqu'un peu ennuyeuse. Les reconstitutions sont grandioses et les participations amicales nombreuses dans cette épopée sur la guerre qui opposé la France au Portugal et aux anglais.
scénario: 16/20 acteurs: 16/20 technique: 18/20 note finale: 13/20

En septembre 1810, les troupes napoléoniennes, emmenées par le Maréchal Masséna, envahissent le Portugal. Lors de la bataille de Buçaco, Masséna est défait. Pour autant, Portugais et Britanniques, sous le commandement du Général Wellington, battent en retraite. Wellington espère ainsi attirer l’ennemi à Torres Vedras, où il a fait bâtir des lignes de fortifications infranchissables. Cette stratégie, couplée à une opération de terre brûlée, plonge les populations civiles dans l’exode.
Accompagnant les soldats dans leur marche, tout un peuple subit au quotidien les déchirements de la guerre et progresse à travers les villages en ruines, les forêts incendiées et les cultures dévastées. Certains réaffirment leur volonté de résister à l’envahisseur, d’autres profitent du désarroi général pour laisser libre cours à leurs bas instincts. Le tourbillon de l’Histoire précipite alors les destinées individuelles et romanesques de nombreux personnages tels le lieutenant Pedro de Alencar, la jeune anglaise Clarissa Warren, le revendeur ambulant Pena Branca, le sergent Francisco Xavier ou la prostituée Martirío. Tous convergent vers les lignes de Torres Vedras où la bataille finale décidera du sort de chacun.
Ce film est celui d’une cinéaste (également monteuse) confidentielle, ébauché par quelqu’un qui l’est beaucoup moins, un certain Raoul Ruiz, son compagnon. Le générique mentionne en effet que Les Lignes de Wellington fut « préparé » par le réalisateur chilien qui continue donc à déployer une filmographie d’outre-tombe, ce qui ne nous étonne pas vraiment de sa part… Le film se serait sans doute appelé « La Ligne de Wellington » s’il s’en tenait à sa dramaturgie militaire : les troupes anglaises entament une retraite stratégique en attirant dans un piège les armées napoléoniennes lancées à la conquête du Portugal, les lignes en question étant celles des immenses fortifications que le général Wellington fit bâtir autour de Lisbonne.
Mais le film contient bien des lignes de récit, notamment deux voix-off, l’une britannique, l’autre française, de part et d’autre de la ligne de front. Et de multiples ramifications qu’il est tentant de qualifier de « ruiziennes » : une ribambelle de personnages des deux camps auxquels s’ajoutent des patriotes portugais alliés aux Anglais, jacobins inspirés de la période révolutionnaire française – superbe ironie puisque les généraux napoléoniens ont pour la plupart œuvré à la cause de la Révolution avant de servir l’Empire. Sans oublier des ecclésiastiques locaux tout à fait sanguinaires, opérant sous le regard protecteur d’une statue de la Vierge Marie. La narration serpente entre les uns et les autres, quittant certains définitivement (une belle tablée composée de personnages interprétés par Catherine Deneuve, Isabelle Huppert et Michel Piccoli), d’autres traversant le récit de part en part : Wellington (Malkovich : grandiose !), un beau fugitif, un jeune vagabond, des officiers et leurs gourgandines, des civils lancés sur les routes…
Opération risquée que de « reprendre » le projet d’un cinéaste reconnu, notamment l’écueil d’une forme de désincarnation ou de dévoiement. Sauf que Valeria Sarmiento délivre une œuvre aboutie, marquée certes par la figure tutélaire mais trouvant un ton très personnel. Appuyée par une belle composition musicale, la mise en scène dégage une amplitude virtuose, une emphase qui emporte tout, y compris le spectateur, mais qui a l’élégance de se maintenir en équilibre avec sobriété, toujours au service de la prise en charge des circonvolutions de la narration.
La belle idée des Lignes de Wellington est de faire de la guerre un monde dans le monde, un monde en soi – on est particulièrement touché par ce lettré, une sorte de Saint-Jérôme nomade et profane, promenant son cabinet d’étude tout en étant à la recherche de son épouse. Les lignes du récit s’apparentent aux chroniques militaires de l’Antiquité ou du Moyen Âge pour le sens de l’épique, mais qu’un écrivain du 19ème siècle aurait prises en charge pour leur donner une forme romanesque. Faux film de guerre, Les Lignes de Wellington est une chronique mondaine et sentimentale, une fresque intime, un récit patriotique. L’alliage est singulier mais tout à fait fascinant et l’on goûte avec délice à la beauté de la langue dans cette œuvre polyglotte où les mots comme les dictions procurent un infini plaisir.