Une œuvre puissante sur le désir de vengeance et une charge virulente contre le régime iranien. C’est prenant comme un thriller, politique comme un pamphlet, la mise en scène épouse les questionnements et la douleur des victimes, et observe la frontière entre le bien et le mal. Un chef-d’œuvre.
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Iran, de nos jours. Un homme croise par hasard celui qu’il croit être son ancien tortionnaire. Mais face à ce père de famille qui nie farouchement avoir été son bourreau, le doute s’installe.
Par quelque bout qu’on l’attrape, ce nouveau film de Jafar Panahi est épatant – mieux : impressionnant. On avait bien cru que les religieux, mollahs et autres guides suprêmes aux commandes de son pays, à force de procès, d’emprisonnements, d’interdictions de tourner, de voyager, avaient fini par avoir la peau – au moins artistiquement – de ce cinéaste merveilleusement doué, dont les films bourrés d’humanité, récits subtilement critiques, étaient autant de témoignages affûtés des mœurs iraniennes. Films évidemment interdits de sortie au cinéma en Iran pour crime de lèse-révolution islamique – mais tous promis à un immense succès populaire par la grâce des éditions DVD pirates. Sorti une ultime fois (espère-t-on) de prison, alors que les diverses interdictions qui le frappaient sont définitivement levées, Un simple accident est beaucoup plus que le simple retour sur le devant de la scène d’un réalisateur trop longtemps empêché : c’est un véritable accomplissement. Aussitôt libéré, aussitôt en pleine possession de son cinéma, ne reniant rien, Jafar Panahi nous tricote aussi sec un récit dense, fiévreux, à la mise en scène point tellement minimaliste mais élégante et précise, émaillé de stupéfiantes adresses politiques et de quelques traits d’humour inhabituels chez ce chroniqueur un rien austère de la société iranienne, rehaussé d’un conte moral tout ce qu’il y a d’universellement percutant. Une réussite totale, totalement emballante, qui mérite instantanément tous les enthousiasmes, toutes les palmes, tous les tubas, toutes les récompenses possibles – et par-dessus tout la ferveur du public le plus large.
Il se trouve beaucoup d’occasions de moisir en tôle, en Iran. Qu’on soit ou non politisé, qu’on ait participé aux émeutes consécutives à l’explosion des prix, au mouvement « femme, vie, liberté », ou qu’on ait « seulement », comme ce pauvre Vahid, réclamé le paiement de son salaire, le régime ne fait pas de détail : il emprisonne et il torture, par principe. Or, à la suite d’un accident de voiture bénin survenu non loin de chez lui, Vahid, qui est sorti traumatisé – et physiquement diminué – de prison, est comme tétanisé : cette démarche claudiquante, ce pas reconnaissable entre mille, ce bruit de rotule artificielle un peu grippée, est-ce possible ? Vahid croit – non, il est certain de reconnaître, à l’oreille – car il ne l’a jamais vu : en sa présence, on lui mettait toujours un sac sur la tête –, le bourreau qui lui a fait souffrir mille morts pendant sa captivité. Et ni une, ni deux, c’est instinctif : il kidnappe le monstre, le jette inconscient dans son coffre, il va se faire justice. Mais au moment d’exécuter l’homme, un doute l’étreint : et s’il se trompait ? Incontinent, il se met en quête d’autres victimes du tortionnaire, qui sauront peut-être mieux que lui l’identifier. Commence alors une étonnante, extraordinaire et rocambolesque quête pour confondre le suspect, qui hurle ne rien comprendre à ce qui lui arrive et dont la femme est au bord d’accoucher de leur deuxième enfant…
On n’en dit pas plus, on ne révèle rien – sinon que, de toute évidence, au-delà du suspense qui oscille entre le drame et la farce, l’enjeu primordial du film est, d’abord, l’évocation frontale, puissante, du traumatisme des victimes. La troupe de comédiens est unanimement impeccable, sur tous les registres – et le film, donc, un électrochoc bouleversant, passionnant, d’une époustouflante maîtrise.