Un très beau film, tiré d'une histoire vraie. Particulièrement réussi.
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Enric Marco est le président de l’association des victimes espagnoles de l’Holocauste. À l’approche d’une commémoration, un historien conteste son passé d’ancien déporté. Marco se bat alors pour maintenir sa version alors que les preuves contre lui s’accumulent…
Après Une vie secrète, qui abordait la guerre civile espagnole et ses conséquences, Aitor Arregi et Jon Garaño – encore accompagnés de José Mari Goenaga, ici co-scénariste – s'emparent du mensonge d’un homme pour questionner la manipulation de la mémoire, l’appropriation de l’Histoire et le silence prolongé dont souffrent les déportés espagnols depuis des décennies. En effet, ceux qui ont fui le régime franquiste n'ont pas pu revenir en Espagne à la libération des camps, encore considérés comme des ennemis de l’État. Pour Enric Marco – interprété avec nuance et subtilité par Eduard Fernández – la fin justifie les moyens : le mensonge lui permet de mettre en avant la déportation des Espagnols. Ses intentions restent cependant troubles au fur et à mesure que les preuves s'accumulent contre lui et qu'il tente d'imposer de nouvelles versions de son passé.
Croisé au détour d’une rue, accoudé au bar ou assis sur la banquette d’à côté dans un train, Enric Marco ressemble à Monsieur tout le monde. Crâne dégarni, moustache noire minutieusement taillée et un embonpoint accentué par sa petite taille, ce n’est pas exactement le genre de personnage qui attire l’attention. Mais dès qu’il se met à parler, joignant le geste au verbe, à s’enthousiasmer lui-même de la mécanique fascinante des mots qui sortent de sa bouche avec rythme et brio… bref à raconter sa vie, il devient un autre. Soudain, l’assistance est captivée par son bagou, son aura, cette manière bien à lui qu’il a d’imposer le silence pour que tous les regards se tournent vers lui. Son histoire pourtant, qu’il raconte depuis tant d’années à qui veut bien l’entendre – auprès des médias, auprès des jeunes générations – fait froid dans le dos. C’est celle d’un Espagnol qui fut, comme près de 9 000 de ses compatriotes, déporté dans les camps de concentration nazis, en l’occurrence celui de Flossenburg. Membre fondateur puis Président de l’association des victimes espagnoles de l’Holocauste, Enric Marco œuvre comme un forcené pour faire mieux connaître cette page de l’histoire longtemps étouffée par des années de franquisme…
Mais un jour, alors qu’il s’apprête à vivre la consécration de son engagement lors de la commémoration du 60e anniversaire de la libération du camp de Mauthausen – en présence du Président du gouvernement José Luis Zapatero lui-même ! –, il reçoit un coup de fil d’un historien… qui conteste fermement sa biographie ! Certes Marco aurait fait un séjour en Allemagne, mais en tant que travailleur volontaire : il n’aurait donc rien connu de l’horreur des camps de la mort. En un mot, tout son récit ne serait qu’une énorme et honteuse imposture !
C’est cette histoire aussi incroyable que fascinante que raconte ce film. Celle d’un homme ordinaire qui s’inventa de toutes pièces un destin incroyable de militant anti-franquiste, de prisonnier, de survivant puis de témoin, qui fut finalement démasqué mais ne remit jamais en cause la moralité de son comportement puisqu’après tout, il avait contribué à faire œuvre de mémoire et permis d’éclairer cette page sombre et mal connue de l’histoire de son pays.
On a beau connaître le dénouement, il y a quelque chose de presque haletant dans ce récit tant le spectateur est subjugué par ce personnage haut en couleur, jovial, à la fois agaçant et charismatique, qui va se démener dans les filets de ses propres mensonges avec un talent déconcertant et un culot inouï. La réussite du film repose bien sûr beaucoup sur l’interprétation d’Eduard Fernández, qui par ailleurs ressemble de manière saisissante au vrai Enric Marco… À travers ce cas de mémoire inventée, et à l’heure où les survivants de la période nazie et leurs témoignages disparaissent, le film pose bien sûr la question de la vérité.
« Pourquoi le faux semble-t-il parfois avoir plus de poids que le vrai ? Enric Marco, bien avant l’existence des réseaux sociaux et avant qu’on parle de « post-vérité », savait déjà comment utiliser le récit pour manipuler la perception des autres. Marco ne mentait pas au hasard ou involontairement ; ses mensonges étaient soigneusement tissés à partir de fragments de vérité. Il a pris des éléments réels et les a mélangés à de la fiction pour construire une histoire non seulement captivante, mais aussi émotionnellement percutante. Aujourd’hui, nous voyons ce phénomène s’amplifier dans la mesure où les fausses nouvelles n’ont pas besoin d’être vraies pour être efficaces. Si un titre est suffisamment accrocheur, s’il touche la bonne corde sensible, il peut se propager plus rapidement que n’importe quel fait vérifiable. Les mensonges, en ce sens, ne trompent pas seulement, ils organisent le chaos ».