Un film très réussi avec un Jude Law formidable en Poutine. Plein de rebondissements.
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Russie, dans les années 1990. L’URSS s’effondre. Dans le tumulte d’un pays en reconstruction, un jeune homme à l’intelligence redoutable, Vadim Baranov, trace sa voie. D’abord artiste puis producteur de télé-réalité, il devient le conseiller officieux d’un ancien agent du KGB promis à un pouvoir absolu, le futur « Tsar » Vladimir Poutine.
Plongé au cœur du système, Baranov devient un rouage central de la nouvelle Russie, façonnant les discours, les images, les perceptions. Mais une présence échappe à son contrôle : Ksenia, femme libre et insaisissable, incarne une échappée possible, loin des logiques d’influence et de domination.
Quinze ans plus tard, après s’être retiré dans le silence, Baranov accepte de parler. Ce qu’il révèle alors brouille les frontières entre réalité et fiction, conviction et stratégie. Le Mage du Kremlin est une plongée dans les arcanes du pouvoir, un récit où chaque mot dissimule une faille.
Tout comme le bouquin de Giuliano da Empoli dont il est la remarquable adaptation, le film d’Olivier Assayas suit pas à pas les tribulations de son héros, Vadim Baranov, dans les arcanes du pouvoir russe, depuis l’effondrement de l’URSS au début des années 1990 jusqu’à nos jours. Ou presque : disons jusqu’à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Personnage furieusement romanesque (quoiqu’inspiré par Vladislav Sourkov, un individu tout ce qu’il y a de réel et bien plus antipathique), Vadim Baranov est un dandy sans grandes convictions, idéologiquement malléable, ostensiblement désabusé, pour qui la fin justifie les moyens et qui a une conscience aiguë, parfois douloureuse, de l’amoralité politique qu’il représente. Un gars plus opportuniste qu’arriviste, d’abord artiste, puis producteur de télé-réalité, qu’une succession d’événements et de jeux de dupes amènent dans l’ombre au plus haut sommet de l’État – aux premières loges pour documenter ce qui est (vous l’aviez deviné) le véritable sujet du film : la résistible ascension d’un obscur ex-agent du KGB, l’impénétrable, le fascinant, le terrifiant Vladimir Poutine.
Pour qui n’est pas né de la dernière pluie – disons pour qui, sans être nécessairement cacochyme, a assez vécu pour avoir des souvenirs, même parcellaires, de la chute du mur de Berlin, de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl ou de l’implosion de l’URSS –, il y a une certaine ivresse à revivre avec cette précision trente ans d’Histoire russe. Histoire revue comme par effraction, à travers les regards d’un observateur privilégié, distancié, peu fréquentable mais bizarrement attachant. Des errements de l’ingérable bouffon Eltsine jusqu’au drame du sous-marin Koursk, en passant par les Tchétchènes qu’il convient « de buter jusque dans les chiottes », les scrutins aux résultats délirants, la rencontre avec Limonov, l’instrumentalisation des Loups de la nuit (des bikers fascisants) à l’avant-poste des premiers assauts contre la marine ukrainienne, les malversations, les complots, les épurations… Avec le recul, les événements bien réels qui jalonnent le film semblent parfaitement s’imbriquer les uns dans les autres – et prennent naturellement leur place dans la trame d’un thriller politique passionnant, étonnamment fluide, élégamment mis en scène qui, loin de diluer les faits (avérés) dans un fantasme de film d’espionnage à la James Bond, met à jour la mécanique implacable conduisant sans coup férir à l’instauration du régime autoritaire du « Tsar » Poutine. Le Mage du Kremlin est, oui, empreint d‘« une véracité troublante » (dixit Guillaume Goubert, dans La Croix, au sujet du roman). Jude Law compose un délicieux (?) autocrate-bureaucrate, tout en moues méprisantes et en silences terrifiants – tandis que Paul Dano et Alicia Vikander incarnent à merveille le désenchantement d’une société russe qui a presque cru à l’avènement d’une démocratie tout en contribuant à précipiter sa chute. Comme son mentor, Vadim Baranov croit tirer les ficelles d’un pantin politique pour emmener la Russie de la Perestroïka à l’économie de marché au service de la nomenklatura et découvre, même pas effaré, que sa monstrueuse créature lui a échappé. Ou comment le corbeau de la fable, pas si bête, a fini par bouffer le renard trop sûr de lui. La leçon vaut bien un faux mage, sans doute…