Un très beau film avec une Catherine Deneuve au sommet de son art. Un film plein de poésie et de tendresse.
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Claire, une célèbre chanteuse, s’envole au Japon pour un dernier concert à guichet fermé. Lorsque le concert prend fin, sa vie sur terre s’arrête aussi. Une nouvelle vie inattendue s’offre alors à elle : un au-delà dans lequel Yuzo, l’un de ses plus grands fans, l’attend.
Un étrange équipage traverse le japon vers la mer à bord d’un vieux break, au rythme des tubes d’un autre âge que débite sans faiblir l’autoradio-cassette, à la recherche de leur temps perdu, d’une note suspendue sur une partition inachevée, d’une bouteille restée à jamais entamée – et plus généralement de quelques fantômes silencieux, abandonnés dans les placards des non-dits familiaux. Ils sont trois voyageurs, embarqués dans ce road-movie mémoriel intimiste. Hayato, un grand gamin taiseux de quarante et quelques balais, tient le volant. Scénariste en cale sèche, orphelin de père depuis peu, il cherche en vain (mais avec application) dans l’alcool de quoi renouer le fil de son inspiration – et les souvenirs manquants pour remplir les pages blanches de son enfance. Sur la banquette arrière, passagère inattendue, Claire Emery est une chanteuse française à la gloire un peu fanée, à qui une poignée de succès a offert dans les années soixante une stature internationale et qui, invitée au Japon pour un ultime récital, a discrètement trépassé en sortant de scène – après quelques verres de saké, dans un bar à des milliers de kilomètres de chez elle. Tout aussi fraîchement décédé, également dans d’apaisantes vapeurs alcoolisées, assis aux côtés de Claire sur la banquette arrière, le vénérable Yuzo, feu le père de Hayato, sert de guide – plus spiritueux que spirituel – à cette Française un peu perdue dans sa mort inattendue, et à qui les codes culturels autant que cultuels échappent quelque peu. Musicien, un temps compositeur de chansons, accordeur de pianos, fumeur et buveur invétéré, Yuzo a quitté sans bruit la vie entouré de ses précieux vinyles, en écoutant son titre préféré de Claire Emery, dont la voix murmurée lui aura jusqu’au bout tiré des larmes. Yuzo est (était) fan de Claire, dont l’esprit est perdu au Japon. Hayato a retrouvé dans les papiers de son père une sorte de testament moral : un billet pour le récital de Claire Emery (il s’y est rendu comme en pèlerinage) et une courte lettre lui enjoignant de rapporter à sa mère sa planche de surf vintage, que le vieillard entretenait avec soin – dernier vestige de leurs amours et de leurs aventures musicales passées.
C’est déjà pas marrant de mourir de façon impromptue, mais se retrouver coincée post-mortem à l’étranger sans pouvoir hanter ses proches ni retrouver ses disparus, c’est vécu par l’âme de Claire comme un avant-goût du purgatoire ! Mais bon gré, mal gré, n’ayant rien de plus urgent à faire, elle se laisse charmer au hasard des rues, des villes, des passants… cornaquée par le spectre Yuzo, à qui la mort n’a rien enlevé de l’admiration sans borne qu’il éprouve pour la chanteuse. Au moins, dans cet au-delà en surimpression du réel, les fantômes, s’ils sont géographiquement contraints, ne sont plus séparés par la barrière de la langue…
Dans les croyances populaires japonaises, on appelle yōkai tout ce qui se rapporte à des phénomènes surnaturels, au monde des esprits. Invisibles aux yeux de Hayato, Claire et Yuzo l’accompagnent plus qu’ils ne le guident – et se réconcilient autant que possible avec eux-mêmes. Dans le prolongement de La Saveur des ramen, Eric Khoo, cinéaste singapourien, explore avec beaucoup de délicatesse la famille, les liens distendus, les fractures, les carambolages et ponts culturels entre les individus – hier la cuisine, aujourd’hui la musique. Ce n’est pas par hasard qu’un de ses fils signe le scénario, qu’un autre compose la musique de ce film aux accents doucement testamentaires… Sa Claire Emery, dont les jolies chansonnettes des sixties sont ciselées par Jeanne Cherhal, est un subtil alliage des Françoise Hardy, Dani, Marie Laforêt… – et dessine bien sûr un portrait tendre de la reine Catherine, qui lui offre sa voix feulée et sa stature de star internationale en quête d’apaisement.