Une pure merveille! Je n'en dirais pas plus; je ne veux pas spoiler.

Fuyant l’Europe d’après-guerre, l’architecte visionnaire László Tóth arrive en Amérique pour y reconstruire sa vie, sa carrière et le couple qu’il formait avec sa femme Erzsébet, que les fluctuations de frontières et de régimes de l’Europe en guerre ont gravement mis à mal.
Livré à lui-même en terre étrangère, László pose ses valises en Pennsylvanie où l’éminent et fortuné industriel Harrison Lee Van Buren reconnaît son talent de bâtisseur. Mais le pouvoir et la postérité ont un lourd coût.
… Un temple à la gloire de la fiction. Monumental, le film l’est par sa durée, sa construction (ouverture, deux parties, épilogue), son ambition tant narrative qu’esthétique, qui couvre trois décennies du destin douloureux d’un architecte juif hongrois, László Toth, débarquant aux États-Unis en 1947 pour goûter au rêve américain après le désespoir de la Shoah.
Tourné en VistaVision, un procédé de défilement horizontal de la pellicule 35 mm notamment employé par Cecil B. DeMille (Les Dix commandements) et Alfred Hitchcock (Vertigo), The Brutalist affiche d’emblée son grain, son ampleur, sa superbe. Une séquence impressionnante peint ainsi l’arrivée de l’immigrant à New York comme une ascension des ténèbres vers la lumière – les entrailles du paquebot évoquant, de manière quasi subliminale, l’enfer des camps –, jusqu’à sa découverte, triomphale, de la statue de la Liberté. Bizarrement, la dame a la tête à l’envers, et l’image-présage devient la pierre de Rosette d’un langage où l’allégorique le dispute sans cesse au littéral.
Elle annonce, en outre, un long métrage qui voit grand, et même se sait grand. Cette absence de fausse modestie, loin de rebuter, a valeur de promesse : l’auteur de 36 ans se fait une sacrée idée du cinéma… Spectaculaire et émouvant, The Brutalist déploie une fresque captivante de bout en bout. Et qu’importe si son protagoniste imaginaire emprunte certains traits de Marcel Breuer, le père du modernisme, ou un style rappelant Le Corbusier : l’architecte est lui-même une construction, alliage solide de romanesque et d’Histoire, à laquelle un Adrien Brody habité prête corps et profondeur tragique.
Attendant son épouse Erzsébet (remarquable Felicity Jones) et sa nièce Zsófia (Raffey Cassidy), coincées sur le vieux continent, László les précède dans une Pennsylvanie en plein boom, éclaireur meurtri au passé indicible (« Je ne saurais pas par où commencer »). Un millionnaire snob, Van Buren (Guy Pearce, parfait en despote jaloux) se toque de son talent et lui confie la réalisation d’un centre communautaire sur sa propriété. Les aléas du projet, colossal vaisseau de béton brut censé accueillir une bibliothèque, un gymnase et une église, enchaînent l’artiste des années durant, longtemps après l’arrivée de ses bien-aimées. D’autres personnages – le cousin Attila, modèle d’assimilation marié à une catholique duplice ; un ouvrier noir (Isaach de Bankolé), compagnon de misère, de défonce et de labeur ; sans omettre les rejetons Van Buren – gravitent autour de Toth et se voient offrir suffisamment de temps et d’espace pour exister vraiment, c’est-à-dire de manière imprévisible.
Avec ce récit profus à la forme imposante, explicitement nostalgique d’un cinéma pré-algorithmes, Brady Corbet ne signe pas un pastiche d’ex-fan des sixties. Dans la lignée du Paul Thomas Anderson de There will be blood, le regard de l’Américain sur les rapports de pouvoir, sur un pays au capitalisme brutal et à l’antisémitisme virulent (« Nous te tolérons », crache Van Buren junior au chouchou / joujou de son père), parle d’aujourd’hui, de même que le lien puissant, intellectuel et sensuel, unissant Erzsébet à László témoigne d’une écriture au présent…
Traversé par des accès de fièvre, une nuit d’ivresse aux teintes orangées, un trip presque halluciné dans les montagnes de marbre de Carrare, The Brutalist raconte un homme et son siècle dans un maelström de scènes inoubliables. L’une des plus poignantes, des plus simples, le voit pousser le fauteuil roulant de sa femme, trop vite, sur la pente d’une colline où on l’a humilié une fois encore. Tout peut arriver dans ce film hors norme, jusqu’à la révélation finale, invraisemblable et s’en fichant, qui livre la clé secrète de l’œuvre construite par Toth et, partant, lui en rend la propriété symbolique.