• L'oeuvre sans auteur

    Florian est de retour. Après son piteux détour par Hollywood, il nous présente ce qu'il faut bien appeler un chef d'oeuvre. Ce film est une totale réussite à tous les niveaux: le scénario, les acteurs au sommet de leur art, les décors, les reconstitutions historiques sont d'une beauté absolue, les dialogues, etc... Avec « L'Œuvre sans auteur », le cinéaste frappe encore plus fort, en mêlant, une fois de plus, la grande et la petite Histoire, les passés familiaux tragiques de Kurt et Ellie et les grands chambardements qui ont secoué l'Allemagne entre les années 1930 et 70.

    scénario: 19/20        acteurs: 19/20     technique: 19/20    note finale: 19/20

    L'oeuvre sans auteur

    À Dresde en 1937, le tout jeune Kurt Barnet visite, grâce à sa tante Elisabeth, l’exposition sur " l’art dégénéré " organisée par le régime nazi. Il découvre alors sa vocation de peintre. 
    Dix ans plus tard en RDA, étudiant aux Beaux-arts, Kurt peine à s'adapter aux diktats du " réalisme socialiste ". Tandis qu'il cherche sa voie et tente d’affirmer son style, il tombe amoureux d'Ellie. Mais Kurt ignore que le père de celle-ci, le professeur Seeband, médecin influent, est lié à lui par un terrible passé.
    Epris d’amour et de liberté, ils décident de passer à l’Ouest… 

    Désormais installés en RFA, Kurt et Ellie tentent de se reconstruire loin de leur famille, tout en découvrant les joies de la liberté à l’Ouest. Accepté dans une prestigieuse école d’art berlinoise où il n’est plus contraint aux diktats du « réalisme socialiste », Kurt s’épanouit et affirme son style jusqu'à en repousser les limites. Mais la pratique de son art fait remonter en lui des souvenirs d’enfance longtemps enfouis qui lui révèlent le terrible passé qui le lie au père d’Ellie, le professeur Seeband.

    Gageons que le bref entracte entre les deux parties du film va être un supplice pour vous comme il le fut pour nous ! Happés par cette saga palpitante qui se déroule sur une trentaine d’années, cette infime pause vous semblera une éternité…

    Élisabeth May ! Une de ces jeunes filles qui pétillent, donnent envie de s’élever dans les airs, de les suivre aveuglément. La terre entière pourrait être à ses pieds, si elle le demandait… enfin, surtout le petit Kurt. Du bas de ses six ans, il la dévore du regard, cette magicienne de bientôt dix huit. Il en a de la chance, d’avoir une telle tante à la maison ! C’est d’ailleurs plus une véritable amie qu’une simple parente. Entre eux règne une belle connivence enamourée, une communion d’esprit étonnante malgré la différence d’âge. Un attachement intellectuel, mais également tendre et charnel. Sans qu’il n’y ait aucun geste déplacé, on devine qu’en se lovant contre la poitrine de la grande, le garçonnet expérimente ses premiers émois sensuels. C’est tout simplement la vie qui frappe à la porte, les ailes du désir qui s’invitent avec fougue et il y a là quelque chose de divinement païen qu’on ne peut abjurer. Pour Élisabeth, tout ce qui peut venir nourrir la curiosité de son neveu, déjà si différent des autres, est sacré. En lui, elle perçoit cette sensibilité extraordinaire, qu’il ne faut surtout pas brimer, qui doit pouvoir exulter, s’exprimer, conduire l’enfant à devenir le grand peintre qu’il sera plus tard, qu’il est déjà à ses yeux. Elle est la première à percevoir en Kurt une richesse intérieure sublime sous ses traits patauds, la forme de génie évident qui l’habite dès qu’il se saisit d’un crayon ou d’un pinceau. Quand elle l’emmène voir l’exposition sur « l’Art dégénéré » organisée par le régime nazi, ce n’est pas, contrairement aux autres visiteurs, pour se moquer des artistes à dénigrer. C’est au contraire pour montrer à Kurt des œuvres qui secouent, qui sont belles même si on ne les comprend pas, surtout peut-être parce qu’on ne les comprend pas, qu’elles nous questionnent.
    Tout autre gosse s’ennuierait… Pour Kurt, c’est le bonheur ! Devant lui s’ouvre un champ de possibles exaltants. Peu importe les commentaires caustiques et dictatoriaux du guide qui inflige à la galerie la façon de penser hitlérienne. On est en 1937, ce ne sont que les prémices de la grande vague qui va balayer l’Europe et en premier lieu l’Allemagne. Propagande annonciatrice de l’épuration qui va gangréner les systèmes de pensée et les êtres. La frêle insouciance de l’enfance ne protègera plus longtemps nos deux damoiseaux.
    Des années plus tard on retrouve Kurt, jeune adulte bientôt amoureux d’Ellie avec laquelle il scellera son destin sans jamais imaginer l’étrange et douloureux lien qui relie son passé à celui de son futur beau-père castrateur. Instinctivement, entre les deux hommes, ce sera une guerre froide larvée, épidermique, inextinguible. Tout autant que la soif de liberté, le fantôme des souvenirs hantera la vie et l’œuvre singulières de Kurt, sans qu’il essaie de l’expliquer…

    L’œuvre sans auteur, c’est une passionnante pérégrination d’Est en Ouest, une relecture de l’histoire allemande vue par un enfant du pays. Si le film n’est pas une biographie, il s’inspire largement de la vie et du parcours du peintre Gerhard Richter et soulève avec légèreté des questions philosophiques, notamment sur l’utilité de l’art dans nos vies. Outre l’interprétation impeccable des acteurs, on notera le travail remarquable de recherche historique et artistique qui a conduit jusqu’à reconstituer entièrement et en détail la célèbre exposition sur « l’Art dégénéré » et ses tableaux presque tous détruits alors… Rien que cela rend ce film tout aussi vivifiant que glaçant, presque incontournable.

     


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